Qu’est-il arrivé à Moto-Journal ?

Avec mon livre « Cette révolte qui ne viendra pas » j’explique dans la 3ème partie de cet ouvrage que le niveau général (intellectuel, culturel et de conscience des responsabilités qu’implique la vie en société) des citoyens s’est effondré. Bien entendu, une telle assertion est toujours difficile à prouver même si on en a de nombreuses traces, certaines étant même très concrètes (comme le niveau de l’expression écrite).

Pourtant, quelquefois, on peut mettre la main sur un exemple éclairant qui illustre votre propos mieux qu’une preuve formelle pourrait le faire… Et cet exemple, je crois l’avoir avec l’évolution de Moto-Journal à travers les dernières décennies.

Contrairement à ce qui est écrit partout, Pierre Barret n’a pas créé Moto-journal, il a plutôt racheté ce « auto-moto journal » qui était en perte de vitesse pour en faire un rude concurrent de Moto Revue (un autre magazine consacré à la moto mais qui est beaucoup plus ancien et qui était également beaucoup plus « traditionnel » que l’était Moto-Journal). Moto Journal, qui a vu le jour 14 janvier 1971, s’appelait à l’origine Auto Moto, et ce jusqu’au numéro 40 du 28 octobre 1971. Il s’est ensuite appelé Auto Moto Journal du n° 41 du 4 novembre 71 au n° 44 du 25 novembre 71.

Un référendum eut alors lieu auprès des lecteurs, Moto Journal souhaitant choisir une orientation exclusive vers la voiture ou la moto. La moto fut choisie et c’est à partir du numéro 46 du 9 décembre 1971 que Moto Journal porta enfin ce nom.

Pierre Barret était précédemment Directeur de l’Express et JJSS avait voulu reprendre les rênes de ce journal (si l’acronyme JJSS ne vous dit rien, allez donc voir la bio de ce « troublion » des années 60 & 70 de l’ancienne France à http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Jacques_Servan-Schreiber).

Barret n’était pas le seul artisan de la transformation/renaissance de Moto-Journal qui doit également beaucoup à Guido Bettiol et Jacques Bussillet (ce dernier est venu un peu plus tard).

Moto-Journal des années 70 et même 80 n’était pas un magazine sur la moto comme les autres. Certes, le contenu éditorial était centré sur les deux-roues à moteur mais ce n’était pas simplement une revue pour motards crasseux et plutôt bourrins sur les bords, au contraire !

Moto-Journal, à travers son contenu et son ton s’efforçait systématiquement de remonter le niveau de son lectorat. Les essais des machines de route ne se contentaient pas d’énumérer bêtement les caractéristiques techniques et le comportement des motos testées semaines après semaines, les journalistes tentaient (souvent avec réussite) d’en extraire l’âme et d’en comprendre le mode d’emploi le plus approprié (ce qui n’était pas toujours évident car les motos de cette époque bénie n’étaient pas aussi « domestiquées » qu’aujourd’hui…).

Une couverture de Moto-Journal en 1972

Les reportages sur les Grand-Prix moto étaient du même tonneau : il ne s’agissait pas seulement de descriptions factuelles des courses mais bien de nous faire partager l’épopée des champions, l’ambiance des paddocks et l’évolution des compétitions, tout cela sans jamais se départir d’un esprit critique aiguë, signe certain d’une saine lucidité. Et ainsi de suite, chaque rubrique de l’hebdomadaire avait sa personnalité et son originalité le tout en phase avec l’esprit militant du magazine : toute la moto, certes, mais pas n’importe comment !

J’étais adolescent à l’époque où j’ai découvert (grâce à ma sœur aînée) Moto-Journal que j’achetais religieusement chaque jeudi (j’allais le chercher en vélo à la librairie de ma résidence) et il était clair que je me sentais traité comme un adulte (que je n’étais pas encore) responsable en lisant ses pages. Mieux, son ouverture sur le monde dépassait largement le milieu motocycliste (ce que n’a jamais su faire la concurrence de l’époque et surtout pas Moto-Revue qui me paraissait toujours terriblement ringard à côté du pétillant MJ !) et, avec et grâce à Moto-Journal, on pouvait découvrir les Etats-Unis (à l’occasion des 200 Miles de Daytona) ou le Japon (à l’occasion d’une visite aux constructeurs ou du salon de Tokyo), entre autres.

Bref, pour moi, MJ était LE magazine qui m’a permis de forger mon esprit critique et même ma première conscience politique à une époque où la France se remettait encore péniblement de l’après mai-68. Lire MJ ne vous classait pas dans la catégorie « bourrin sans cervelle et plein de cambouis » et vous pouviez ainsi discuter d’égal à égal avec les lycéens évolués qui s’affichaient avec « Libération », du moins jusqu’à la fin des années quatre-vingt…

Une couverture de Moto-Journal en 1973

Et après, que s’est-il passé ?

C’est là que ça devient intéressant car le Moto-Journal d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celui du trio des trois B (Barret, Bettiol & Bussillet). De nos jours, MJ n’est plus qu’un magazine comme les autres et il se contente d’un contenu bas de gamme tout à fait en phase avec l’image peu reluisante qu’on peut se faire des motards quand on voit comment certains se comportent sur la route (attention, pas de généralité, certains se conduisent comme des bourrins et nuisent gravement à l’image des motards mais la plupart des propriétaires de motos sont des conducteurs responsables, bien mieux que bien des automobilistes !).

La bascule s’est produite dans les années quatre-vingt-dix même s’il est difficile de pointer une année précise. Moto-Journal a changé de cap, changé de ligne éditoriale et a renoncé à vouloir hausser le niveau de son lectorat. Au contraire, place à la beauferie la plus éhontée puisque ça fait vendre !

Donc, j’affirme que cette bascule de Moto-Journal est significative, que dis-je, emblématique de l’évolution de la société tout entière : alors que dans les années soixante-dix, on trouvait encore normal (voire astucieux) de prôner un positionnement haut de gamme même pour une cible comme les motards, dans les années quatre-vingt-dix, il est clair que seul la beauferie est un choix acceptable, tant sur le plan marketing qu’éditorial…

Détail amusant, l’Express cher à notre JJSS a suivi le même chemin !

12 réflexions au sujet de « Qu’est-il arrivé à Moto-Journal ? »

  1. C’est amusant, ça me fait penser aussi à Sport-Auto qui a connu le même déclin vers à peu près la même période. Vous avez raison, et je l’ai toujours pensé, cette dégringolade de la presse est emblématique de l’évolution de la société tout entière qui s’est fait ressentir vers le milieu des années 90.

  2. Bonsoir…C’est par hasard que j’ai découvert votre analyse…et j’en suis heureux…J’ai commencé a lire MJ en Novembre 1973.L’année de la tragédie de Monza…J’ai stoppé en 1984 ou 1985, en tous les cas peu après l’arrêt de la compétition de Barry Sheene.J’ai la même analyse et le même ressenti que vous…Depuis cette année je me suis remis à lire des revues moto, Motolégende par ex…Et je viens de découvrir un GP Racing très complet ainsi qu’un HS de Sport-Bikes vraiment très bien réalisé:il y a de l’espoir je vous le certifie, essayez!!!!!Amitiés,Bruno67500

  3. @ Bruno : pareil, je viens de découvrir GP Racing, une bonne surprise !

  4. Vous faites vraiment du bon boulot…une analyse tellement « juste » est plus que rare…de nos jours…Vous avez l’avantage et le privilège d’exercer une activité proche, pour ne pas dire en symbiose,de ce que vous devez réellement ressentir.Oui, ce GP Racing est même inquiétant , tellement « il en jette »…Les Ed.Larivière(dont je lis Rock&Folk…)regroupent Classic(jamais acheté encore)et Moto-Revue(j’ai vu la pub à l’intérieur, comprends mieux pourquoi!)…Que pensez-vous de Sport-Bikes, en tous les cas le HS 2 est chouette(c’est le seul que j’ai….Ils sont dans le 13, je leur ai transmis un mail…)J’espère que nous resterons en contact…Pour un HS Barry Sheene -Moto-Revue 1976 quelle pourrait être la cote actuelle? merci @+,cdlt

  5. @ Bruno : aucune idée de la cote de votre MR mais ça doit pouvoir se trouver sur le Net je pense…
    J’aime bien aussi Sport-Bikes (GP Racing est un peu un « me too »).

  6. En effet, Fred Tran Duc était un pilier, un des derniers… Je me souviens très bien de ses récit à bord de sa « puce » (un Yam 80, un mini-moto pour l’époque). RIP.

  7. En fait, vers le milieu des années 80 ou peut-être un peu après, MJ a été vendu à un groupe de presse allemand. Et puis, pas mal de monde avait changé, entre les anciens qui avaient disparu ou étaient partis (dont une bonne partie à cause de la revente), des jeunes qui étaient arrivés et, fatalement, n’avaient pas le profil passionné post-soixante-huitard de leurs anciens mais plutôt diplômés d’écoles de journalisme et motard de base, voire même peu motard à la base, plus des gars qui n’avaient pas réussi à trouver un boulot de journaleux dans un titre ou un média plus « prestigieux » (les critères de recrutements des nouveaux proprios…), bref, l’exception cukturelle Française motarde avait véu.

  8. Oui, très bonne explication. Je ne connaissais pas ces circonstances, merci pour ce précieux témoignage !

  9. Bonjour à tous! Après 2 années aux Coupes Motolégende à Dijon, 2 Bikers Classics,cette année Schotten (juste pour Phil Read) et Hockenheim Classic Samedi 14 Sept.,je constate que tout cela est un vaste business et selon les »stars présentes »,plus ou moins fréquenté.Que penser lorsqu’on voit Freddie Sheene(qui n’est pas pilote de GP) avec un casque replica Barry S.(son papa et star absolue)à côté de Will Hartog sur la grille(j’ai vu Will gagner le GP 1979 à Hockenheim après l’abandon de B.S.)?Ou F.Spencer qui dort dans le van de Read,épuisé par toutes ces obligations de signer,poser,sourire ?Pour ma part je ressens un pincement au coeur, voir de la tristesse…Pour 2014 seul SPA et Hockenheim garderons mes faveurs.Je renoue avec la compet.en tant que spectateur s’entend!(bon signe)et retourne Samedi 21 à Hockenheim pour des qualifying en Superbike IDM.Au niveau revue:Motolégende ne m’apporte plus rien après 2 années cela me fait fortement penser à mes anciens MJ,réactualisés sauce digitale.Cette année j’ai acheté une SUZUKI GT 750 M(75),le gros 2 temps que je voulais depuis des lustres.La prochaine moto sera une récente je pense…Si quelqu’un peut m’aider à démonter un joint de culasse sur une GT750 M,merci pour vos conseils,surtout pour l’histoire de clé dynamométrique en Nm(revue technique en m.kg)Je vais m’y atteler bientôt-vu la période et le fait que je ne travaille toujours pas(!!!!)-Evitez de me proposer des forums et des blogs,j’ai déjà donné.Bon ben il est temps de se concentrer sur le Rallyes de France-Alsace WRC maintenant.Amitiés à tous!
    sur Twitter: Bruno67500

  10. Je partage pleinement le sentiment de l’auteur de cet article, puisque mes lectures les plus marquantes furent dans l’ordre Pif le chien, Moto Journal et Pilote des mêmes bonnes années. Pour l’anecdote, en 1975 j’ai obtenu un 12 en dissertation de Français en recopiant mot pour mot un article de Fenouil. C’est toujours avec plaisir, mêlé d’un peu de dépit – en me disant que j’ai du devenir un vieux con – que je relis les Moto Canard des années 70 et 80 précieusement gardés.
    Amicalement
    Hervé

  11. Merci beaucoup pour cet excellent article « d’histoire ».
    En effet, la presse, comme « l’esprit », motard semblent avoir pris un coup dans l’aile face à la banalisation de la moto, qui en est presque au stade d’accessoire de mode pour « hippsters ». Aujourd’hui, il n’y a plus tellement cette notion de « liberté » un peu rebelle des année 70 associée à la bécane. C’est un jouet de luxe, bardé de technologie, que l’on sort deux trois fois dans l’été le temps de manger une glace. Pourquoi pas après tout. Les revues ne font que suivre la tendance – il faut bien vendre -…

    Mais il ne faut pas désespérer, il existe aussi une nouvelle génération de « vrais » qui choisissent la moto pour ce qu’elle est vraiment : un style de vie.

    Et faute d’une presse dans laquelle se reconnaître vraiment, on prend la parole nous même :

    http://vdm-viedemotard.blogspot.fr/

    Vive l’esprit motard !

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