Voici la vidéo en question :
Elle a plusieurs défauts : c’est long (2h46 !), c’est tout en anglais (eh oui…) et c’est parfois obscur (plus ou moins).
Ce documentaire est époustouflant tellement il révèle de nombreuses clés qui permettent de comprendre la situation actuelle. Pour vous inciter à le regarder, je vous propose ci-dessous des extraits (traduits) d’un récent article d’Ed Zitron qui m’a permis de découvrir ce documentaire d’exception… Comme toujours, l’article d’Ed Zitron est très long (vraiment très long !) et je me suis contenté d’extraits que je considère significatifs mais l’article original se trouve ici…
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Dans son documentaire *HyperNormalisation*, Adam Curtis décrit — je cite — un monde où, « au cours des quarante dernières années, les politiciens, les financiers et les utopistes de la technologie, plutôt que d’affronter les véritables complexités du monde, se sont repliés sur eux-mêmes » pour bâtir ce qu’il appelle « une version simplifiée du monde afin de conserver le pouvoir » ; une vision à laquelle le monde a adhéré parce que « cette simplicité était rassurante ».
Si *HyperNormalisation* se concentre largement sur la Russie de l’après-guerre froide, sur les arguments ayant servi à justifier la guerre en Irak et sur l’ascension de Donald Trump, ses enseignements résonnent avec tout ce que j’évoque depuis quelques années : l’idée que le secteur technologique et les marchés eux-mêmes ont dépassé le stade de l’innovation ou de la création de valeur pour entrer dans une logique de « gestion » des situations plutôt que de résolution des problèmes, façonnant la réalité nécessaire pour maintenir le système en marche, aussi absurde ou instable soit-il.
Cela s’explique en grande partie par une absence de responsabilisation. Personne n’a eu à en pâtir réellement pour avoir menti au sujet des preuves d’armes de destruction massive en Irak ou pour son rôle dans la crise financière mondiale. En fait, la plupart des personnes concernées — y compris celles qui ont perdu des sommes considérables — ont fait un retour en force quelques années plus tard. Le nombre de fois où j’ai lu la biographie d’un ancien employé de Lehman, de Bear Stearns ou même d’Enron parvenu à retrouver son statut d’avant la crise suffit à faire douter de l’existence même de sanctions, ou du moins à se convaincre qu’elles sont appliquées de manière très inégale.
Au-delà même des crimes financiers ou de guerre avérés, on voit des échecs retentissants comme Adam Neumann réussir à lever 350 millions de dollars supplémentaires après avoir propulsé la valorisation de WeWork à 47 milliards de dollars en mentant effrontément sur ses finances désastreuses ; de même, le secteur du capital-risque, qui peine à générer un dollar de retour pour chaque dollar investi, continue de lever des milliards.
En d’autres termes, nous vivons dans une société de gestion plutôt que de progrès. Si la loi Dodd-Frank et la règle Volcker (aujourd’hui affaiblie) ont théoriquement contribué à freiner certains excès de la Grande Crise financière, la plupart des acteurs impliqués sont restés riches et en poste, nullement exclus du monde de la finance ni mis au ban par les médias.
Alors que les institutions financières et les entreprises ont bénéficié de plans de sauvetage dépassant les 14 000 milliards de dollars, seuls 46 milliards ont été consacrés à tenter de sauver les propriétaires de la saisie immobilière ; au bout du compte, pour reprendre les termes d’une commission du Congrès datant de 2009, « […] rien ne prouve que le Trésor ait utilisé les fonds du TARP pour soutenir le marché immobilier en évitant des saisies évitables ».
Des fonds publics ont servi à gérer une crise systémique en veillant à la survie du système plutôt qu’à l’édification d’une société meilleure ; car agir ainsi — injecter des capitaux, réparer les dégâts, justifier les excès — est plus aisé que de porter une vision ou un idéal auxquels aspirer.
Cette démarche évacue (comme je le rappellerai sous peu) les « complexités inextricables du monde réel » pour en créer un plus simple : un monde où le système fonctionne et où le « progrès » découle inévitablement du cours de l’histoire (une histoire souvent mal mémorisée). Selon Curtis :
L’Union soviétique est devenue une société où chacun savait que les propos des dirigeants ne reflétaient pas la réalité, car tous voyaient de leurs propres yeux l’économie s’effondrer. Pourtant, chacun devait jouer le jeu et feindre d’y croire, faute de pouvoir imaginer la moindre alternative.
Un écrivain soviétique a qualifié ce phénomène d’« hypernormalisation ». On faisait tellement corps avec le système qu’il était impossible d’en concevoir l’au-delà. Cette artificialité était devenue hypernormale.
Tout finit par ramener à ce constat : « le système a tenu bon jusqu’ici et finit toujours par s’en sortir », même si, dans les faits, ce n’est pas le cas. Envisager une alternative — alors même que les preuves s’accumulent — relève presque de l’impossible, tant le dogme est prégnant et l’assurance des détenteurs du pouvoir inébranlable.
Le défaut de cette pensée systémique simpliste réside dans l’idée que « tout finit toujours par s’arranger », comme si le temps n’était qu’une répétition inlassable de la même histoire, plutôt qu’une succession d’événements s’alimentant mutuellement, où chaque étape aggrave les dérives de la précédente. Au lieu de bâtir un filet de sécurité sociale solide après la Grande Crise financière, l’Amérique a préféré ramener les taux d’intérêt à un niveau proche de zéro — ne les relevant que timidement en décembre 2015 avant de les abaisser de nouveau face au COVID. Elle a injecté des milliers de milliards de dollars dans les entreprises, tout en appliquant des normes de crédit quasi inexistantes qui ont permis aux grandes sociétés et aux banques d’engranger des profits records, alors que le citoyen ordinaire, lui, ne recevait qu’un chèque de soutien ponctuel et une indemnité de chômage dont le montant variait considérablement d’un État à l’autre.
Néanmoins, l’avènement du télétravail a offert aux salariés une flexibilité remarquable, donnant lieu à ce que l’on a appelé la « Grande Démission » — avec 50 millions de personnes quittant leur emploi en 2022. Plutôt que de saluer cette ère où les travailleurs gagnaient en souplesse et en pouvoir, le système s’est mobilisé pour nous ramener au statu quo, principalement par le biais des médias.
Ce système — entendez par là ceux qui avaient le plus intérêt à un retour à la « normale » — avait déjà commencé à critiquer vivement le télétravail, mais il a lancé une nouvelle offensive sous la forme du « quiet quitting » (ou « démission silencieuse »). Il s’agissait d’une tentative généralisée de faire passer le simple fait de « faire son travail » pour une attitude consistant à « ne pas en faire assez », alors que les tribunes et analyses se multipliaient pour affirmer qu’il fallait, en réalité, retourner au bureau sans délai.
Dans l’ensemble, les gens appréciaient beaucoup le télétravail ; malgré les inconvénients liés à l’isolement social, cette modalité s’est révélée extrêmement positive, permettant aux salariés de passer plus de temps en famille, d’économiser sur les frais de carburant et, plus généralement, de bénéficier d’une plus grande flexibilité professionnelle. Là encore, les médias se sont démenés pour faire croire que le « quiet quitting » engendrait une épidémie de « laisser-aller » au travail.
Parallèlement, les entreprises profitaient des crises de la chaîne d’approvisionnement et du spectre de l’inflation pour augmenter leurs prix — alors qu’il devenait évident que la véritable raison était une avidité pure et débridée, visant à engranger des bénéfices records en captant l’argent d’une société en pleine effervescence, ravie de retrouver le monde réel. Fin 2022, la Réserve fédérale a relevé ses taux d’intérêt de 4,25 %, une hausse spectaculaire qui a entraîné la perte d’emploi de dizaines de milliers de personnes.
Les prix, eux, ne baisseraient jamais.
Note de la rédaction : À propos de cette absence de baisse des prix et de l’avidité sans bornes : en 2020, Amazon et le secteur de l’édition ont fait pression avec succès sur le gouvernement britannique pour qu’il supprime la taxe de 20 % sur les livres numériques, les alignant ainsi sur les livres papier traditionnels. Amazon avait promis qu’en conséquence, le prix des livres numériques baisserait.
Et c’est bien ce qui s’est passé ! Jusqu’à ce que cela cesse : peu de temps après, les prix des titres numériques sont revenus à leurs niveaux élevés habituels — comme l’a relevé Dan Neidle, du cabinet Tax Policy Associates — permettant ainsi au secteur de l’édition (et à Amazon, qui contrôle 95 % du marché britannique du livre numérique et prélève une commission de 30 % sur les ventes) de réaliser des profits considérables.
Il en est allé de même lorsque le gouvernement britannique a ramené de 5 % à 0 % la taxe sur les ventes de tampons et autres produits d’hygiène féminine. Les détaillants étaient censés répercuter cette baisse sur les consommateurs. Ils ne l’ont pas fait.
Quelle que soit l’ampleur de l’avidité que vous prêtez à ces connards, la réalité est toujours bien, bien pire.
Le système — entendez par là les forces conjuguées des médias, des marchés et du gouvernement américain — s’est acharné à ramener de force la situation à son état antérieur. Dans les périodes difficiles, il injectait des liquidités dans le système. Lorsque l’activité semblait trop euphorique, il rendait l’accès à cet argent plus difficile.
Dans l’ensemble, ce sont les gens ordinaires qui ont payé le prix des excès du système : lorsqu’ils ont profité du télétravail, de la flexibilité professionnelle et de leur pouvoir d’achat, on les a traités de paresseux, on leur a dit qu’ils avaient tort, que la situation était temporaire et, en somme, qu’ils se montraient trop gourmands face à ce qui leur avait été généreusement accordé.
La guerre culturelle autour du télétravail se présentait comme une défense des intérêts des salariés, mais elle servait en réalité à épargner aux patrons la mise en place de mesures telles qu’une « productivité mesurable » ou des « moyens de savoir ce que font leurs employés » ; tout cela alors même que les travailleurs savaient pertinemment qu’ils fournissaient plus d’efforts que jamais, et ce, volontiers.
En l’espace de deux ans, la réalité des gens ordinaires a basculé de l’enthousiasme à la morosité. Il est devenu bien plus difficile de trouver un emploi, alors même que tout semblait ne faire qu’augmenter — pour reprendre mes propres termes :
En témoigne le fait que les gens ordinaires ont vu, année après année, le prix des marchandises grimper « en raison de l’inflation », alors que cette hausse était principalement due — tenez-vous bien — à la décision des entreprises d’augmenter leurs tarifs. Pourtant, certains médias traditionnels ont consacré un temps inquiétant à réprimander leurs lecteurs qui pensaient le contraire, allant même jusqu’à contredire leurs propres reportages au nom d’une couverture « équilibrée » ; ils ont martelé que l’économie se portait bien et se sont livrés à des contorsions pour démontrer que les prix n’avaient pas augmenté, alors même que les entreprises se vantaient ouvertement de les relever. En réalité, les médias ont débattu pendant des années pour savoir si des hausses de prix abusives avaient lieu, en dépit de preuves accumulées au fil du temps confirmant cette pratique.
Cette logique persistante voulant que « le système a toujours raison » a fini par déconnecter presque totalement les médias de la réalité. Le citoyen ordinaire, confronté à une dégradation brutale de ses conditions de vie, voyait ses inquiétudes accueillies avec mépris ou moquerie lorsqu’il remettait en question les chiffres officiels ; on lui intimait l’ordre de se taire et de rentrer dans le rang, sous prétexte que les médias et leurs sources détenaient la vérité. Après deux années d’espoir et d’abondance, le monde — et le système lui-même — a tenté de ramener chacun à la situation antérieure, mais sans le vernis de la « prospérité » ou du « progrès ».
En d’autres termes, la « réalité » vécue par le citoyen ordinaire se résumait à un chaos déroutant sur les réseaux sociaux.
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Si nous répétons ces cycles, c’est parce que nous n’en tirons jamais véritablement de leçon. Personne n’est inquiété, le système ne change pas vraiment et chaque cycle suivant s’avère plus effroyable et plus scandaleux que le précédent. Malgré tout ce qui a été dit sur la bulle Internet, la plupart des gens oublient qu’il s’agissait à la fois d’une bulle liée aux sites web et au secteur des télécommunications ; elle fut suivie, quelques mois plus tard — en décembre 2001, soit neuf mois après que Bethany McLean (du magazine *Fortune*) eut mis en lumière de nombreux problèmes sous-jacents — par l’effondrement d’Enron. Cette entreprise, alors la septième plus importante des États-Unis, a fait perdre 75 milliards de dollars aux investisseurs et a brisé la vie de milliers d’employés qui ignoraient tout de la fraude.
Un reportage de la BBC a évoqué la manière dont « Enron a joué avec les médias », soulignant que l’entreprise était qualifiée de « modèle du nouvel environnement de travail américain » par le *New York Times* et désignée « entreprise la plus innovante d’Amérique » par *Fortune* six années durant, tout en figurant au classement des 100 meilleures entreprises où travailler aux États-Unis. Si l’analyste financier John Olson affirmait qu’Enron excellait dans l’art de « manipuler le système… Wall Street… [et] les médias », le problème était bien plus évident : personne ne parvenait à expliquer comment Enron générait ses profits, une situation qui ne semblait déranger ni les analystes ni les médias.
La chute d’Enron a fini par déboucher sur la loi Sarbanes-Oxley de 2002, laquelle a introduit des changements (nécessaires et positifs) dans la réglementation financière : obligation pour les dirigeants de valider les rapports financiers, lourdes sanctions financières en cas de falsification ou d’altération des documents comptables, et interdiction pour les cabinets d’audit de mener d’autres activités commerciales auprès de leurs clients.
Toutefois, le problème résidait dans le fait que la loi Sarbanes-Oxley visait uniquement à limiter les mensonges purs et simples ainsi que les fraudes comptables directes et indiscutables, plutôt que les tentatives de manipulation du cours des actions par le biais d’une altération de la perception publique. Elle ne percevait pas comme un problème systémique la manière dont les entreprises utilisaient les médias (et les analystes) pour brouiller la vérité ; en effet, tant que les entreprises ne mentent pas ouvertement — les demi-vérités étant, elles, tolérées —, personne n’est en tort et rien ne nécessite de réel changement.
En réalité, le problème posé par Enron allait bien au-delà du simple fait de « mentir sur ses résultats financiers ». L’écosystème médiatique avait non seulement échoué à anticiper le danger, mais avait aussi activement contribué à aggraver les dégâts, le tout sans jamais procéder à la moindre introspection par la suite. L’enthousiasme des médias pour Enron reposait entièrement sur l’ampleur des chiffres affichés, alors même qu’il n’existait guère d’explication plausible quant à la manière dont l’entreprise générait ses profits, ni même quant à la façon dont elle avait atteint de tels niveaux de chiffres.
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Bon, j’arrête là, regardez ce doc, ça vaut le temps passé.