Le passage de la mécanographe aux ordinateurs, un moment-clé dans l’histoire de l’informatique moderne…

Aujourd’hui, je vous propose de revenir sur un épisode intéressant et significatif de l’histoire de l’informatique : le moment où les organisations sont passées de la mécanographie (qu’elles maitrisaient bien) aux ordinateurs qu’elles découvraient… Ces extraits sont issue de mon livre « La déception informatique« .

====

L’implantation de l’informatique au sein des organisations a commencé par l’automatisation des calculs (dans les années 1960 jusque dans les années 70). Il s’agissait alors de remplacer les systèmes de mécanographie, déjà très présents dans les organisations par des ordinateurs afin, prétendument, de gagner du temps.

Et effectivement, il y a eu des gains de temps énormes pour les calculs complexes (et surtout dans les domaines de pointe : sciences, militaire, spatial), mais cela entraîna aussi la création de nouvelles tâches (maintenance, programmation, gestion des données, entre autres).

La propagande commerciale s’est aussitôt emparée de ces succès initiaux et spectaculaires pour imposer un discours où l’avantage de vitesse de la nouvelle informatique (en particulier en opposition à la mécanographie qu’il fallait remplacer) était incontestable. Mais, il faut se souvenir que ce n’était alors qu’une posture destinée à valider la transition depuis la mécanographie (dont le marché apparaissait comme en phase de saturation) vers l’informatique (qui semblait offrir un bien meilleur potentiel commercial).

La mécanographie est un ensemble de techniques mécaniques ou électro-mécaniques permettant le calcul, le traitement et la publication de l’information. Elle consiste essentiellement à rechercher et à étudier les possibilités offertes par un système ou un moyen mécanique ou électromécanique afin d’exécuter rapidement un algorithme et d’en afficher le résultat.

Avant l’émergence de l’informatique (terme apparu en 1962), la mécanographie avait pour but la réalisation de travaux de comptabilité, de gestion et de statistiques, en utilisant, comme support d’entrée des données, des cartes perforées, ou plus accessoirement des bandes perforées, voire directement des saisies sur clavier électromécanique. Source https://fr.wikipedia.org/wiki/M%C3%A9canographie 

Ce narratif a connu deux phases : d’abord en comparant les systèmes mécanographiques aux ordinateurs (c’est nouveau, c’est mieux, ça va plus vite…) puis en niant cette comparaison pour mieux mettre en valeur une différence de potentiel (genre “c’est tout autre chose, c’est un autre monde, ça n’a rien à voir si ce n’est l’emploi des cartes perforées…”).

On peut voir ici que les “spin doctors” sévissaient déjà dans les années 60 !

Le discours a été ainsi “rectifié” afin de ne pas laisser de prise à la critique (“ça va plus vite” est-ce si sûr ? Car ce n’est pas ce que je constate… “en fait, c’est autre chose, un monde de possibilités nouvelles !”).

La ringardisation de la mécanographie

Une des conséquences (voulue ?) de la propagande en faveur de l’informatique a été la ringardisation de la mécanographie. Les entreprises qui résistaient au passage à l’informatique avaient du mal à recruter, y compris dans les rangs des spécialistes du domaine, car ces derniers voulaient surtout se recycler dans le domaine informatique qui était alors décrit comme étant “l’avenir”…

Pratiquement à la même époque, on a eu le même phénomène dans le domaine des tracteurs. Voici un extrait de mon livre “Le fait technique” qui illustre bien ce parallèle entre les deux transitions :

Une autre vague a achevé la transformation du paysage rural dans les années cinquante : la généralisation du tracteur. Or, cette fois, le tracteur n’est pas seulement la pièce maîtresse et le couronnement de cette évolution vers une agriculture entièrement mécanisée (ou presque), c’est aussi un élément de standing…

Le tracteur, élément de standing, non ? Et pourtant si !

En effet, à cette époque de tournant sociétal, le paysan se transforme en agriculteur et cette métamorphose permise par le progrès technique lui permet de rester en phase avec l’air du temps. Dans le monde paysan, la différence sociale se faisait jusqu’alors par l’étendue de vos possessions (le propriétaire terrien était un “Monsieur” alors que le paysan seulement accroché à sa petite ferme et à son lopin de terre était juste un croquant !). À partir de l’irruption du tracteur dans les campagnes, la différence sociale va se faire entre ceux qui sont équipés (et qu’on va désormais désigner comme “agriculteur”, le terme renferme un parfum technocratique qui sied bien à son objectif) et ceux qui ne le sont pas et qui sont alors désignés comme des « bouseux » sans envergure, quelle que soit l’étendue de leurs terres. Les pères se retrouvent obligés d’acheter un tracteur s’ils veulent voir leurs exploitations reprises par leurs fils qui, bien sûr, ne veulent pas passer pour des bouseux…

C’est ainsi que la “modernité” s’est imposée aussi bien dans les campagnes que dans les locaux conditionnés réservés aux ordinateurs : en ringardisant les techniques traditionnelles.

Revenons à notre premier argument en faveur de l’informatique, “plus vite”…

On a surtout gagné en complexité…

Au final, on a sans doute gagné en vitesse (un peu), mais au prix d’une complexification des processus (par rapport aux systèmes mécanographiques) et d’une dépendance aux systèmes informatiques (deux tendances qui se sont confirmées par la suite…). Cependant, il faut reconnaître que les ordinateurs avaient un potentiel plus élevé que les systèmes mécanographiques et cela s’est révélé par la suite, mais au prix de nombreux efforts et de dépenses importantes.

Sur le sujet « mécanographie vs ordinateurs », j’ai reporté une partie des informations utiles dans l’annexe qui se trouve à la fin de cet ouvrage.

Plus vite ou plus de productivité ?

Mais ce n’était que la première étape… Celle du batch (le traitement par lots). Dans les décennies qui ont suivi cette première étape (années 1980-90), nous sommes passés aux traitements en temps réel qui permettaient le transactionnel (qui permet des réponses instantanées pour des applications le nécessitant comme les réservations aériennes, ou les transactions bancaires, les premiers des exemples mis en avant pour justifier le passage au transactionnel). Cette évolution avait le double avantage de rendre nulle la comparaison avec la mécanographie et d’élargir encore le champ applicatif.

À partir de là, l’argument “plus vite” n’a plus besoin d’être justifié puisqu’il n’y a plus de point de comparaison valable. L’informatique s’est sortie de l’héritage des pratiques anciennes et s’est satellisée dans la modernité !

Cela permet de passer de l’argument “ça va plus vite” (qui peut facilement être contredit) à celui de “ça améliore la productivité” qui est déjà plus difficile à contrer, car la productivité est délicate à mesurer dans le domaine de la gestion.

Mécanographie vs ordinateurs ou comment le narratif a permis de sacraliser la nouvelle venue (l’informatique)

La mécanographie, qu’est-ce que c’est ou, plutôt, qu’est-ce que c’était ?

Parce qu’aujourd’hui, cette technique a complètement disparu des organisations.

Je vais tenter de vous l’expliquer simplement. Mais quand je suis arrivé dans le métier (1977), la mécanographie avait déjà disparu !

En gros, il s’agissait d’effectuer des tris et des calculs en s’appuyant, en entrée, sur des cartes perforées qui étaient avalées par une série d’appareils (trieuse, tabulatrice) qui, à eux tous, représentaient le système mécanographique. La “programmation” (rustique et limitée) se faisait à travers un tableau de connexion (un fouillis de câbles !) mis en place selon les travaux demandés (tris, calculs, totalisation, etc.).

Bon, c’est grossièrement résumé, mais ça donne une idée de ce qu’était la mécanographie.

Sans vouloir insister sur le déroulement de l’histoire de l’informatique (je l’ai assez fait par ailleurs), il est tout de même bon de revenir sur le contexte de cette période…

Voici quelques extraits de “La mise en récit managériale des ordinateurs en France dans les années 1960” par Cédric Neumann (source https://journals.openedition.org/artefact/12043).

Dans le cadre d’une industrie de l’offre, comme celle des matériels mécanographiques puis informatiques, où la relation entre les demandes des clients et les caractéristiques des machines n’est pas claire, les constructeurs mènent une intense activité de propagande commerciale. Ils produisent des récits destinés aux prospects qui peuvent s’appuyer sur des démonstrations : des mises en scène de machines dans le cadre de visites d’ateliers clients ou encore de manifestations commerciales, en particulier le Salon international de l’équipement de bureau (SICOB), organisé chaque année en France.

Pour les constructeurs, il faut renouveler les récits commerciaux afin de faire correspondre l’évolution du marché à leurs cycles d’innovation. Dans cette optique, les calculateurs sont présentés comme étant dans la continuité des machines classiques tout en étant supérieurs à celles-ci. Ainsi, les constructeurs insistent sur la rapidité des calculateurs, qu’ils présentent comme un perfectionnement des machines classiques dans la perspective d’un renforcement de la productivité.

À partir de la première moitié des années 1960, les dirigeants de SSII contribuent fortement à la circulation et à la radicalisation du récit produit par les constructeurs. Initialement, les entreprises et les administrations transposent sur ordinateurs les travaux effectués par la mécanographie et communiquent sur les gains de productivité. C’est le cas au groupe Drouot ou encore à la SNCF. La transposition permet de donner une justification simple de l’utilité de l’emploi des ordinateurs.

Cependant ce type de présentation pose problème. La transposition ne s’accompagne pas nécessairement de gains de productivité par rapport aux machines classiques et, lorsqu’ils existent, ils ne compensent pas les coûts supplémentaires induits par les ordinateurs. La transposition, cohérente avec la propagande commerciale des constructeurs, est progressivement assimilée à un sous-emploi des ordinateurs dans la littérature de gestion. Ainsi la question de la rentabilité se déplace d’économies quantitatives (la productivité) vers des aspects qualitatifs (la gestion).

“Je m’étais fait tout un monde sur l’arrivée de cet ordinateur. Finalement tout s’est très bien passé. Nous avons tout simplement fait suivre des cours de programmation au personnel de notre service ‘cartes perforées’ classique qui s’est tiré d’affaire seul pour mettre nos travaux sur ordinateur”.

Un moment plus tard, cet ami me confie avec scepticisme : “En définitive avec l’ordinateur on fait les mêmes travaux qu’avec le service cartes perforées, mais pour beaucoup plus cher”.

Évidemment et c’est bien là qu’est tout le problème – la simple transposition coûte très cher.

Cette présentation permet de répondre aux critiques sur l’utilisation des ordinateurs en renversant les critères d’évaluation liés aux machines mécanographiques. De cette manière, ils construisent des récits dans lesquels les ordinateurs sont un phénomène d’une nature différente de la mécanographie. Les utilisations sous-optimales des ordinateurs sont « mécanographiques » et la conséquence de l’incompréhension de la différence d’essence entre les calculateurs et la mécanographie. Un chef d’entreprise résume cette différence entre la mécanographie et les calculateurs :

Vous pouvez dire aux chefs d’entreprise qui envisagent de “passer sur ordinateur” que la différence entre les modes plus traditionnels de traitement des informations et les ordinateurs n’est pas de degré, elle est de nature. C’est tout autre chose. C’est un autre monde. […] Nous pensions avoir à effectuer un simple prolongement de ce que nous connaissions avec les cartes perforées, puisque les cartes perforées peuvent être utilisées à l’entrée de l’ordinateur. Quelle innocence !

En associant les ordinateurs à la gestion intégrée, les managers produisent un récit dans lequel les ordinateurs permettraient de découvrir la véritable nature des entreprises. Parce que les ordinateurs produisent des informations plus nombreuses, plus disponibles et plus exactes, ils conduiraient à redéfinir les organisations autour de la circulation de l’information. Dans un entretien qui réunit Alain Robert Schlumberger, président fondateur de la Société d’études et de réalisation pour le traitement de l’information (SERTI), une SSII, et Jacques Maisonrouge, directeur d’IBM-Europe, est affirmé que « nous étions myopes, et ce sont les premiers ordinateurs qui nous ont révélé un monde au-delà de notre vision à courte distance, le monde du traitement de l’information ».

À partir de la deuxième moitié des années 1960, les thématiques de la gestion intégrée s’inscrivent dans un registre de récit plus général : celui de la « révolution informatique ». L’existence de cette dernière est affirmée aussi bien parmi de hauts fonctionnaires, des dirigeants de SSII et d’entreprises construisant des ordinateurs, des directeurs de services informatiques d’entreprises utilisatrices ainsi que de divers représentants de l’essayisme économique des années 1960 (par exemple, Louis Armand, Jean-Jacques Servan Schreiber ou encore François de Closets). La notion apparaît dans un contexte où l’informatique devient un enjeu majeur des politiques de planification avec la mise en place du plan Calcul et de la délégation interministérielle à l’informatique en 1966.

Il faut admettre que nous sommes entrés dans un monde où la seule chose certaine est le changement. La nécessité du changement est la réponse inévitable à la croissance économique, et l’ordinateur n’est en fait que l’outil qui permet de mettre en œuvre ces changements, et d’envisager des structures de l’économie différentes.

Pierre Lhermitte, auteur pour le conseil économique et social du Pari informatique

Les ordinateurs représentent l’avenir. […] L’avènement de l’informatique est une des manifestations de l’entrée des sociétés modernes dans une ère de changement permanent.

Michel Crozier consacre un chapitre de La Société bloquée aux conséquences révolutionnaires de l’informatique

On le voit dans ces extraits, il y a eu une diffusion d’un “narratif” (grâce aux efforts répétés des constructeurs et des SSII) à tous les étages martelant les gains supposés qu’apportait l’informatique.

=====

Je trouve que cet épisode est très significatif car on y trouve les ingrédients qui vont être utilisés tout au long de l’histoire de l’informatique moderne : un narratif (bien « spiné »), des arguments imparables (mais jamais vérifiés formellement dans les faits et la pratique) et des témoignages d’experts (livres, conférences) qui relaient et renforcent la propagande technique. Comme toujours, rien n’a changé et on gagne beaucoup à étudier le passé.

Ce contenu a été publié dans Anecdotes IT, Informatique, Une histoire de l'informatique moderne en vidéos. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire