
Je viens de finir ce livre qui m’a été recommandé par un de mes fils.
Bernard Arnaud s’est fait connaitre par la saga de la conquête de LVMH dans les années 80/90. Son duel avec Henri Racamier est longtemps resté dans les mémoires des cercles du business à la française tellement les codes ont été cassés à cette occasion !

Le livre est agréable à lire au tout début puis, rapidement, devient de mieux en mieux. Impossible de la lâcher quand arrive le premier gros morceau : la reprise de Boussac aux frères Willot. Là, je dois dire que c’est fascinant, c’est même le « morceau de bravoure » du livre : cette épopée est au coeur des mœurs du monde des affaires français des années 70.
Et, en lisant cela, je n’ai pu m’empêcher de penser « eh ben, c’était quand pas terrible avant »… Ouais, le « c’était mieux avant » en prend un sacré coup quand on constate combien la société française était cloisonnée, corsetée même entre les barons du business et les politiques qui, au final, tranchaient de tout même et surtout de ce qu’ils ne connaissaient pas… Clairement, on n’aurait pas envie de revivre cela même si, dans une certaine mesure, les choses ne se sont pas améliorées depuis, voire même se sont encore dégradées (corruption, collusion, népotisme, copains/coquins).
Bref, le premier gros coup de Bernard Arnault est raconté avec un grand souffle totalement ébouriffant. La suite n’est pas du même calibre car il y a des longueurs dommageables qui gâchent un peu le plaisir de l’assaut (réussi) sur LVMH et celui (raté) sur Gucci.
Le livre s’achève en 2002 et, depuis, le grand Bernard a continué sa trajectoire. Rien qui fasse envie d’ailleurs : le type n’est sans doute pas très heureux et il faudrait vraiment être tordu pour avoir envie de lui ressembler, merci bien !
Mais il y a un autre passage savoureux dans ce livre : celui concernant Europ@web.
Voici un extrait issu du livre qui situe le contexte :
===
Depuis le début de l’ année 2000, les équipes d’Europ@web ne vivent donc que pour cette introduction en Bourse qu’ils ont préparée en un temps record. La charge de travail a été démentielle. Ils ont multiplié les répétitions avant le coup d’envoi des roadshows, ces tournées internationales où l’on vante la marchandise auprès des analystes financiers et des investisseurs. Pierre Louette, proche collaborateur de Chahram Becharat, le directeur d’Europ@web, a travaillé nuit et jour pour monter toute la communication financière. Des doubles pages entières de publicité ont été achetées dans les journaux économiques. Mais en trois mois, tout a changé. Avec LibertySurf, Arnault avait pris l’un des derniers wagons. Cette fois-ci, le train est passé et ne reviendra pas de sitôt. En cet après-midi de juin, la petite équipe spécialisée dans les nouvelles technologies du Crédit suisse First Boston (CSFB) a demandé à voir d’urgence Arnault au sujet de l’introduction en Bourse d’Europ@web, prévue pour la fin du mois. Les banquiers lui expliquent que la valeur des incubateurs américains comparables à Europ@web s’est effondrée, qu’il n’y a plus aucune référence possible. Arnault les interrompt sèchement :
— Où voulez-vous en venir ?
— Nous avons retourné le problème en tous les sens. Notre conclusion ne vous fera pas plaisir. Nous pensons qu’il faut différer cette introduction en Bourse jusqu’à ce que le climat de défiance actuel se soit dissipé.
— Elle doit avoir lieu, c’est impératif. Il faut, au contraire, l’accélérer.
— Ce n’est plus possible. Nous sommes dans l’irrationnel. Les marchés ne veulent plus entendre parler de nouvelle économie, les investisseurs s’enfuient. Nous courons à la catastrophe.
Arnault insiste :
— ]] faut définir un nouveau prix qui soit clairement attractif.
— Ce n’est plus une question de prix. Les gens ne veulent tout simplement plus de papier. On ne peut faire boire un âne qui n’a pas soif. C’est votre crédit et celui de notre banque qui sont en cause.
Arnault a compris que les spécialistes de la nouvelle économie du Crédit suisse First Boston, avec qui il travaillait depuis deux ans, n’avaient plus aucune marge de manœuvre. L’ordre de se retirer est venu de la direction de la banque. Son visage est pâle, ses yeux d’acier. Il met un terme à l’entretien d’une voix glacée, sans élever le ton :
— Je pense tout simplement, messieurs, que vous êtes des incompétents.
Prononcée sous l’emprise de la colère froide, cette phrase n’a aucun sens. Le patron de LVMH sait parfaitement qu’aucune autre banque ne peut ni ne veut se charger, aujourd’hui, de vendre Europ@web sur les marchés. II est coincé.
Le lundi matin du 18 juin, Pierre Louette est au comptoir d’enregistrement de l’aéroport Roissy Charles-de-Gaulle. Il s’apprête à partir pour Londres rencontrer des investisseurs, lorsque son portable sonne. D’une voix blanche, Chahram Becharat lui dit : « Pierre, reviens, on annule tout. »
Pour Bernard Arnault, c’est un véritable désastre : alors que, trois mois plus tôt, il aurait pu gagner des milliards d’euros en vendant une partie d’Europ@web, le voilà collé avec des titres de sociétés dont la valeur baisse chaque jour et qu’il ne peut plus vendre à personne. De plus — ce n’est jamais négligeable pour lui —, il craint de perdre la face, car les journaux, dont il est sûr qu’ils guettent ses faux pas, suivent au jour le jour les faits et gestes d’Europ@web. Ils ont déjà raillé le retard pris pour cette introduction en Bourse. Avec cette annulation soudaine, il faut s’attendre à un massacre.
===
C’est d’autant plus savoureux que j’ai vécu exactement cette situation au même moment (mars 2000). La différence : c’est que nous, à SQLI, on a quand même réussi notre IPO et je peux même dire que nous avons été les derniers. Nous avons refermé la porte en quelque sorte…
Je vous recommande donc de lire ce livre qui permet d’en apprendre pas mal sur les vrais mœurs du big business à la française et cela m’a permis de découvrir un autre livre que j’attends de recevoir avant de lire :
