Votre casserolle est-elle radioactive ?

Hélas, ce n’est pas une blague !

On est en train de s’apercevoir que la radioactivité est de plus en plus présente dans notre vie quotidienne. J’ai découvert cela en lisant un article sur l’expansion : Comment le recyclage de l’acier disperse de la radioactivité, voir à http://www.lexpansion.com/economie/actualite-entreprise/comment-le-recyclage-de-l-acier-disperse-de-la-radioactivite_195646.html

Article complémentaire : Le périple du métal irradié, de la décharge au produit fini, voir à http://www.lexpansion.com/economie/actualite-entreprise/le-periple-du-metal-irradie-de-la-decharge-au-produit-fini_195787.html

Voilà la logique de cette dispersion :

1. Des appareils ont besoin de sources radioactives

De l’uranium entre dans la fabrication de détecteurs de plomb, de fumée ou de paratonnerres, entre autres produits.

2. Ils sont jetés sans avoir été retraités

Abandonnées sans précaution dans des déchetteries, les sources radioactives deviennent « orphelines ».

3. Lors du concassage, la radioactivité se libère

Mélangés à de la ferraille pour être concassés puis broyés, des éléments hautement contaminés sont libérés.

4. De l’acier recyclé devient ainsi radioactif

Fondue avec d’autres métaux, la source radioactive contamine la production des aciéristes et leurs installations.

5. Des objets quotidiens se retrouvent contaminés

Les barres et rouleaux d’acier radioactifs entrent dans la fabrication d’objets de consommation courante.

Et voilà !

Tout cela, c’est ce que j’appelle « les mauvaises surprises du monde futur » (à conjuguer de plus en plus au présent !). On va également apprendre de « sales petits secrets » de ce goût-là dans le domaine chimique et biologique d’ici peu…

Cette histoire de dispersion des sources radioactives me fait penser à l’état de pollution des orbites qui a pris une proportion inquétantes, voir à http://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9bris_spatial et à http://www.courrierinternational.com/article/2009/02/19/l-exploitation-satellitaire-bientot-impossible

On aura l’air malin quand l’exploitation spatiale sera devenue vraiment difficile simplement parce qu’on a avait pas pensé à cet aspect…

Livre : « Les jeux libres » par Alain Delort

 

On pourrait pense que c’est une forme d’auto-promotion puisque ce livre est publié par mon éditeur : M21.

Mais je dois dire que je suis sincérement enthousiaste à propos de cette ouvrage que j’ai lu (dévoré !) en à peine une journée !

De quoi s’agit-il ?

D’un roman d’anticipation sur le thème du sport-spectacle sous l’angle du dopage…

Voici la présentation de l’ouvrage par M21 :

2024, les dirigeants du sport mondial et des Jeux Olympiques ont mis au point des tests antidopage totalement efficaces qui vont enfin permettre au sport de se débarrasser définitivement des tricheurs. C’est du moins leur espoir mais sans leur béquille chimique, les athlètes courent moins vite, sautent moins haut et sont moins forts. L’ennui guette dans les stades. Un entrepreneur sans foi ni loi va profiter de l’occasion pour créer une nouvelle organisation : les Jeux Libres. Les athlètes y auront toute liberté de se préparer comme bon leur semble pour les épreuves. Cachets, pilules, mais aussi os en titane et cellules souches vont alors remplir les sacs d’entraînement de ces champions d’un nouvel âge.Une nouvelle page de l’histoire du sport va s’ouvrir. La dernière ? 

Les chefs d’entreprises se dopent, les hommes politiques se dopent… les candidats au bac se dopent. Pour faire face à la pression et à des rythme de travail à la limite du soutenable, nombreux sont ceux qui s’autorisent une petite béquille chimique pour garder un temps d’avance sur leurs concurrents.

Qui voudrait sérieusement nous faire croire que les athlètes ne font pas de même ? Pour se dépasser et remporter des titres et des médailles, les sportifs intègrent le dopage dans leur préparation physique pour les grands évènements. Cela existait déjà à Olympie pour les Jeux Olympiques antiques, où l’hydromel et le sang de taureau frais constituait un must pour décrocher les lauriers promis aux vainqueurs.

Les Jeux Libres explorent le scénario d’un sport où le dopage serait officiellement admis au grand jour. Le spectacle et les records sont au rendez-vous. Les pires dérives aussi.

Je dois dire que ce livre (le premier de cet auteur) est remarquablement réussi sur tous les plans : bien rédigé, rythme rapide, déroulement maitrisé… C’est un régal. Seule la fin laisse un poil à désirer mais c’est difficile de bien conclure en explorant à fond un tel concept.

Ce qui est en plus intéressant dans ce livre, c’est l’absence relative de parti-pris et l’analyse quasiment sans complaisance de la situation actuel du sport-spectacle dans toutes ses dimensions. L’auteur a pris soin de passer en revue toutes les facettes de son thème. Du coup, l’histoire est crédible. Mieux, elle est probable !

Bref, j’ai adoré et je vous recommande d’en profiter aussi…

On peut trouver ce livre (format papier) sur Amazon à http://www.amazon.fr/Jeux-Libres-Alain-Delort/dp/2916260307

Et sur Mobipocket au format Ebook à http://www.mobipocket.com/EN/eBooks/eBookDetails.asp?BookID=86796

 

Nouvelle : « L’ultime test de sélection »

Nouvelle de SF (complète), rédigée le 25/08/2003

Guy Coutant était obligé de presque courir pour rejoindre ses fils qui dévalaient le sentier. « restez sur le sentier et ne courrez pas ! » criait-il.

« C’est bien ma veine : je suis le seul adulte à proximité, Laurent et Hélène sont restés au refuge et je me retrouve donc être responsable de ces monstres qui n’en font qu’à leurs tête ! ».

Lorsqu’il rejoignit enfin le groupe, les enfants étaient assemblés autour d’une petite mare d’eau où grouillaient des centaines de tétards. Et, bien sûr, la pagaille s’installa vite : grosse pierre jetée dans l’eau, enfants poussés dans la boue, cris, bagarres, etc.

C’est exactement ce que je craignais pensa Guy, il est temps de reprendre le contrôle…

Guy se mit à hurler : « écoutez-moi tous, je suis le seul adulte du groupe et je suis donc responsable de vous tous, je veux que ça se passe bien et… ».

Le reste de sa phrase s’étrangla dans sa gorge, au lieu d’une grosse voix autoritaire d’adulte tout-puissant, il n’entendit qu’un cri strident d’une petite voix poussée à son maximum !

Alors qu’il était encore frappé de stupeur par le décalage entre ce qu’il attendait et ce qu’il entendit, tous les enfants le regardaient, interloqués. L’étonnement du groupe ne dura pas et se mua en un énorme éclat de rire…

L’un des enfants s’adressa directement à Guy :

– ah, tu nous a bien fait rire toi avec ton « je suis le seul adulte du groupe », il faudra que tu le refasses, c’est trop drôle !

Guy regardait ces garçons et ces filles qui l’observaient. Ce qu’il voyait était bizarre, de nombreux détails ne correspondaient pas à la « normale » : tout d’abord, ils semblaient bien grands pour des enfants autour de dix ans, ensuite leurs vêtements étaient, comment dire, démodés…

De l’autre côté de l’étang, un jeune adulte apparut soudain :

– allez ma section, retour aux batiments du Dauphin maintenant si vous ne voulez pas manquer la distribution du goûter !

A ces mots, tous les enfants le suivirent en criant et riant.

Complétement décontenançé et ne sachant quoi faire, Guy suivit le mouvement également, ne serait-ce que pour rester avec ses fils. À cette pensée, Guy se mit à chercher des yeux ses deux fils sans les trouver !

Courrant vers l’adulte en tête du groupe, Guy réalisa aussitôt que, décidément, ce jeune était de bien grande taille : Guy lui arrivait à peine à la ceinture…

– attendez un instant : qui êtes-vous et où sont mes fils ?

En prononçant ces mots, Guy réalisa combien la situation était incongrue : il s’exprimait avec un petit filet de voix face à un géant inconnu !

– eh ben, qu’est-ce qui t’arrives à toi ?

– ce qui m’arrive c’est que je ne sais pas qui vous êtes, que vous prétendez emmenez les enfants de mes amis je ne sais où et que je ne sais plus où sont mes fils par dessus le marché !

Nouvel éclat de rire du groupe, même le jeune géant riait !

Guy était comme un nain entouré d’autres nains qui se pressaient joyeusement autour d’un guide d’une taille démesurée. Tout cela était absurde et Guy se sentait dépassé par la tournure des événements. À chaque fois qu’il ouvrait la bouche, il ne reconnaissait pas sa propre voix et provoquait l’hilarité générale.

De plus, même le paysage avait changé : ce n’était plus les gorges caillouteuses des sources de la Solonde qui étaient autour de lui mais une colline verdoyante et parsemée de fleurs sauvages. Disparu, le modeste refuge de la Solonde; à la place, se dressaient des batiments massifs.

Plus rien n’était normal, plus rien ne collait, mais qu’est-ce qui se passait bon sang ?

Guy entra dans le complexe formé par les trois batiments et quitta le groupe qui se fondit dans la queue formée par la distribution du goûter. Et regardant autour de lui, il vit un écriteau marqué « bureau du directeur » et entra directement dans la pièce.

– je veux voir le directeur !

– mais c’est moi-même mon enfant, que veux-tu, quelle est ta section ?

– pourquoi m’appelez-vous « mon enfant » et quel est cet endroit ?

– ça ne te plait pas que je dise « mon enfant » ?

Et bien soit, je ferai attention et je t’appellerait par ton prénom si tu veux bien me le dire et me dire aussi ce qui t’amène dans mon bureau…

– à quoi jouez-vous tous ?
Qu’est-ce qui se passe là ?

– si tu me disais ce que tu veux, je pourrais peut-être t’aider…

– OK, alors voilà ce que je veux : je veux savoir quel est cet endroit et je veux savoir où sont mes fils !

– je peux te dire que nous sommes à la colonie de vacances « Philippe 7 », en revanche, tu me parais bien jeune pour avoir des fils…

– une colonie de vacances ?
Mais il n’y avait aucune colonie de vacances autour du refuge !

– de quel refuge parles-tu ?

– mais du refuge de la Solonde, dans le parc des Ecrins bien sûr !

– je crois mon cher petit que tu es en pleine confusion ; ici nous sommes à Fliers, dans le Jura, bien loin du parc des Ecrins vois-tu… qui t’as mis cela en tête ?

– attendez un instant, vous êtes le directeur d’une colonie de vacances, de cette colonie de vacances, c’est ça ?

– oui, c’est bien cela. Maintenant que tu m’as remis à ma place, veux-tu bien me dire ton nom, quelle est ta section et ce que t’est arrivé pour parler ainsi ?
C’est la première semaine du séjour et je n’ai pas encore mémorisé vos noms à tous…

Une pensée terrible s’imposa brutalement à l’esprit de Guy : ce type croit fermement que je fais partie de sa colonie de vacances !

Soit il est fou à lier, soit…

Le directeur regardait Guy avec un air bienveillant mais il paraissait menaçant tellement son bureau était énorme. Pourquoi avoir un bureau aussi gros ?

Et pourquoi tout paraît si grand depuis la mare ?

Le cerveau de Guy était en ébullition tant les questions étaient nombreuses et absurdes. Il commençait même à douter de ce qu’il voyait.

En respirant un grand coup et en tentant de retrouver son calme, Guy s’adressa de nouveau au directeur :

– pour vous, je suis un de vos pensionnaires, n’est-ce pas ?
Pouvez-vous m’expliquer ce qui vous fait croire cela ?

– selon les apparences, tu fais parti de la section des 8/10 ans et je vois mal ce que tu ferais tout seul au milieu du massif si tu ne séjournais pas dans notre établissement.

– écoutez, tout cela est absurde, je ne suis pas un de vos pensionnaires, je suis un adulte à la recherche de mes deux fils et je ne comprends rien à ce qui arrive !

Cette fois, le directeur resta silencieux et regardait Guy l’air embêté.

– alors, à ton tour de m’expliquer ce qui te fait croire que tu es un adulte alors que tu apparais sous les traits d’un enfant de… voyons, je dirais d’un enfant de huit ou neuf ans. Vas-y, je t’écoutes.

Guy se rendait progressivement à l’évidence, toutes les apparences étaient contre lui : sa voix fluette, la taille des autres, même les vêtements qu’il portait en cet instant…

Comment pouvait-il être possible qu’il soit désormais dans le corps d’un jeune garçon ?

– admettons que vous me voyez comme un jeune enfant, comment expliquez-vous que je puisse m’exprimer ainsi ?
Vous qui devez en voir passer, vous prétendez qu’un enfant de huit ans serait capable de vous parler comme je vous parle ?

– tu as des talents d’acteur mon petit, c’est indéniable, tu vas intéresser notre activité théatre !

– répondez à ma question : est-il normal qu’un enfant de huit ans parvienne à tenir une conversation de ce niveau avec le directeur d’une colonie de vacances ?

– une « conversation de ce niveau » ?
Mais nous n’avons encore rien dit à part tes questions étranges !

– très bien, interrogez-moi sur le sujet que vous voulez et vous verrez !

– décidément, tu tiens bien ton rôle… mais puisque tu y tiens : quelle est la fonction qu’occupera le Dauphin quand il aura atteint sa majorité ?

– le Dauphin, quel Dauphin ?

– mais le Dauphin de France voyons !
Tu vois bien mon petit, tu prétends avoir la connaissance d’un adulte et tu ne sais rien sur le Dauphin alors que nous allons fêter son anniversaire dans une semaine…

– mais enfin, qu’est-ce que c’est que cette histoire de « Dauphin de France » ?

– le Dauphin de France est le fils héritier de notre bon roi Charles le quinzième, notre futur roi donc, le plus tard possible évidemment !

Guy sentait qu’il perdait pied. Il ne comprenait rien au charabia monarchique du directeur qui avait pourtant l’air sérieux. Il regarda les murs du bureau et rien ne paraissait familier : il y avait bien une carte de France mais les frontières intérieures semblaient floues. Il y avait un calendrier mais il paraissait bien vieux et orné d’images dignes d’un catéchisme périmé.

Il fixa son attention sur le calendrier… 1968, c’était un calendrier de 1968 !

– pourquoi gardez-vous un calendrier aussi vieux, vous faites une collection ?

– mais non, c’est le calendrier de l’année !
Mais tu as raison : il est si beau qu’on pourrait en faire une collection !

Cette fois, Guy ne fut presque pas surpris : normal qu’on soit en 1968 si je dois avoir huit ans, vu que je suis né en 1960…

Il décida de rentrer dans le jeu du directeur pour tenter d’en savoir plus.

– nous sommes donc en 1968… quel mois ?

– en Juillet, nous sommes le 11 juillet.

– Juillet 1968, d’accord… vous devez donc avoir eu bien du mal à organiser votre séjour suite aux événements de Mai 68 !

– les « événements de Mai 68 » dis-tu ?
Mais quels événements ?
Le pays est tout à fait calme depuis les dernières « Jacqueries » d’il y a deux ans…

Et là, Guy s’aperçut que l’histoire de France qu’il avait en tête ne correspondait vraiment pas à celle que le directeur était en train de lui raconter : la France était toujours une monarchie, les guerres mondiales n’avaient pas eu lieu mais il y avait bien eu des guerres coloniales et ainsi de suite.

Pour finir, le directeur remit à Guy un ouvrage intitulé « l’histoire Sainte du Royaume de France racontée aux enfants » avec Jeanne d’Arc en couverture.

Guy sortit du bureau du directeur avec le livre d’histoire à la main. Dans la cour, une petite fille l’attendait et le regardait fixement. Guy plongea le nez dans son livre pour échapper à ce regard mais c’est la fille qui alla droit sur lui…

– tu es celui qui prétend être un adulte ?

– pourquoi tu me demandes cela ?

– j’ai pensé que cela t’intéresserait de savoir que tu n’es pas seul dans ce cas…

– qu’est-ce que tu veux dire ?

– je veux dire que, moi aussi, je suis une adulte prisonnière d’un corps d’enfant et moi non plus, je ne comprends rien de ce qui arrive !

C’est ainsi que Guy fit la connaissance de Sylvie Lemaire qui avait 35 ans et qui se rappelait être une efficace responsable du service « grands-comptes » d’une agence de publicité. En échangeant leurs souvenirs, Guy et Sylvie se sont aperçus qu’ils n’avaient pas grand chose en commun à part se retrouver ici : alors que Sylvie vivait en 1997 avant d’être « transposée » à la colonie, Guy lui vivait en 2001 et ainsi de suite.

Même en cherchant bien, ils ne trouvaient pas d’élément permettant de relier leurs deux parcours et qui expliquerait pourquoi ils s’étaient brusquement retrouvés hors de leurs mondes respectifs…

Alors que Guy exprimait son inquiétude pour ses fils, Sylvie le rabroua rudement :

– oublie tes fils, c’est pas ici que tu les trouveras !
Tu n’as pas encore compris ?
Rien ici n’est « normal », il ne sert à rien de vouloir y chercher des éléments familiers. Nous devons trouver une solution par nous-mêmes, point.

Ils passèrent encore un long moment à discuter et puis la cloche du réfectoire sonna…

– je pense que c’est le dîner du soir, expliqua Sylvie, mais, dis-moi, tu as faim ?

– en fait, pas du tout.

– pour moi c’est pareil : je ne ressens pas du tout le moindre appétit.

– c’est un peu normal, tenta de justifier Guy, avec le le stress que nous subissons, manger est vraiment le cadet de nos soucis.

– non, je ne crois pas, c’est plus que ça. De toute la journée, je n’ai eu ni faim ni soif, pas une seule fois, même pas l’envie d’aller aux WC, rien.

– et alors ?

– eh bien ça non plus ce n’est pas normal.

Guy était obligé d’admettre que Sylvie avait raison : cette absence de sensation, cette absence de besoin ne pouvaient être expliquées seulement par le stress.

– bon, mettons que tu aies raison : même notre peu d’appétit est anormal. Mais que peut-on en déduire ?
On sait bien que quelque chose de très étrange vient de nous arriver mais comment en sortir ?
Je me fiche de dénombrer les anomalies dans ce cauchemard, je veux en sortir !

– mais moi aussi figure-toi !

– alors, qu’est-ce que tu proposes ?

Il était clair que dans ce petit couple, c’est la petite fille qui avait pris l’ascendant. C’est elle qui faisait preuve d’autorité et qui semblait avoir le plus réfléchi à la situation. Elle remettait tout en doute systématiquement alors que Guy lui cherchait encore une explication.

– ce que je propose, c’est que nous en cherchions d’autres comme nous. Peut-être ne sommes-nous pas les seuls. Peut-être que cette colonie est une sorte de camp de prisonniers…

Guy n’avait rien de mieux à proposer, donc, il accepta. Leur recherche resta vaine. Les autres enfants avaient tous l’air d’être effectivement des enfants.

Sylvie restait songeuse et ne semblait même pas déçue par cet échec.

– finalement, je crois qu’on fait fausse route en essayant d’en trouver d’autres, ce n’est pas ça le problème… dit-elle finalement.

– ah oui, et c’est quoi le problème alors ?

Moi je trouve que c’est le fait d’être coincé ici qui est le problème, voilà ce que je crois !

Ils s’étaient isolés dans un coin du dortoir et chuchotaient pour ne pas réveiller les autres mais là, Guy commençait à s’énerver devant le calme de Sylvie.

– calme-toi et considère notre situation : admettons que tout ceci soit « réel »…

– quoi « tout ceci » ?

– cette colonie, le directeur, le fait que nous soyons en 1968 et que l’histoire de France soit différente, tout ce que nous avons découvert depuis que nous sommes ici…

– bon, d’accord… alors c’est réel ou pas ?

– et bien justement, je commence à en douter et je pense que c’est là que se situe notre erreur.

– notre erreur, quelle erreur ?

– le fait qu’on accepte ce qui nous arrive comme si c’était bien réel.

– qu’est-ce que tu crois, qu’on est en train de rêver ?
Effectivement, TU es en train de rêver, tu es même en train de rêver que tu comprends ce qui nous arrive !
Mais ma pauvre, comment veux-tu qu’on soit en train de rêver ?
C’est pas comme cela du tout les rêves !

– qu’est-ce que tu en sais ?
Oui, qu’est-ce que tu sais sur les rêves ?
Tu te souviens de tes rêves toi, avec précision ?
Erreur, tu te souviens uniquement de la dernière partie du dernier rêve que tu as fait lors d’un cycle de sommeil. En réalité, on ne sait presque rien là-dessus, c’est un continent qui n’a pas encore été exploré. Donc, je crois qu’on est peut-être en train de rêver mais ce n’est pas la seule explication possible…

– qu’est-ce que ça peut être d’autre ?

– eh bien je me demande si on essaye pas de nous faire croire à la réalité de cet endroit. Et je dois dire que j’ai de gros doutes maintenant…

– qui ça « on » ?

– je ne sais pas !
Je sais seulement qu’il y a des trucs qui sont trop gros dans cette « mise en scène ».

– comme quoi par exemple ?

– prends le directeur par exemple : nous sommes deux à lui raconter une histoire invraisemblable et cela ne le trouble pas. Mieux, il nous laisse vaquer à notre guise dans son établissement sans même nous surveiller. Nous pouvons aller comme bon nous semble, jamais un moniteur ne fait mine de s’occuper de nous. Même les autres enfants nous sont complétement indifférents. Rien de tout ceci est normal et je m’étonne que tu l’acceptes aussi facilement…

– mais je ne l’accepte pas !
Je ne le comprends pas, nuance…

– mouais, tu me parais quand même moins douter que moi…

– c’est vrai : toi tu veux comprendre, moi je veux simplement en sortir !

– justement : crois-tu que ça va simplement s’arrêter parce que tu le réclames ?
Non, il faut trouver la clé de cette énigme. C’est comme une épreuve dont il faut sortir vainqueur. D’ailleurs, maintenant que j’y songe, même nos vies passées me paraissent suspectes.

– hein ?
Qu’est-ce que tu veux dire là ?

– eh bien, c’est pas très clair mais les souvenirs que j’ai, ce que je t’ai raconté, d’où je viens, ce que je faisais, etc., tout cela est… comment dire… incomplet !

– je ne suis pas certain de te suivre…

– ce que je veux dire c’est que cela parait net mais seulement en surface, tu vois ?

– non.

– OK, alors donnes-moi des détails sur ta vie professionnelle ou sur tes fils, vas-y.

Guy fut bien obligé de creuser dans sa mémoire pour s’aperçevoir que, effectivement, il ne se souvenait de rien de très précis. Seules quelques bribes habitaient son esprit mais rien de suffisamment consistant pour former une vie entière.

– bon, une fois de plus tu as raison, mes souvenirs ne sont pas très clairs et c’est… bizarre…

– ah, tu vois !

– d’accord mais qu’est-ce que ça prouve ?

– eh bé, t’es long à la détente toi !
Ça prouve que ce n’est pas seulement cette colonie qui ne colle pas dans ce qui nous arrive, c’est plus… et je veux trouver ce qui se cache derrière tout cela !

– c’est cela Sherlock Holmes, en attendant allons nous coucher, on verra demain.

– ah parce que tu as sommeil toi ?

– je n’ai pas plus sommeil que je n’ai faim mais la nuit porte conseil et j’en ai un peu marre que tu me considères comme l’abruti de service !

Pendant ce temps, dans l’unité A26, le lieutenant Humber alla frapper au bureau du colonel Jassein.

– mon colonel, vous m’aviez demandé de vous prévenir quand la situation serait stable, elle l’est, nous pouvons intervenir quand vous voulez.

– ah, ils se sont « endormis » ?

– oui, tous deux se sont suffisamment apaisés pour que nous ayons pu les mettre en sommeil très « naturellement »…

Les deux militaires sortirent du bureau et traversèrent le couloir pour aller au centre de contrôle de l’unité « d’immersion opérationnelle totale ».

– votre rapport Humbert ?

– euh, il n’est pas encore prêt mon colonel !

– je sais bien voyons, mais je voudrais entendre vos conclusions préliminaires…

– et bien, il est clair que l’aspirant Lemaire fait preuve de bien plus de perspicacité que l’aspirant Coutant. Ce dernier semble dépassé par la situation alors que Lemaire a tout de suite saisie les lacunes de notre mise en scène.

– alors, d’après vous, pas de doute, l’aspirant Lemaire remporte l’épreuve ?

– oh oui mon colonel, largement !

– très bien, très bien. Voilà ce que nous allons faire : vous pouvez sortir Lemaire de la situation d’immersion et, dès quelle sera « nettoyée » de cette petite aventure, vous me l’enverrez pour que je lui fasse le brief de sa prochaine mission.

– et pour Coutant mon colonel ?

– laissez-le mariner un peu là-dedans… ça peut être intéressant de noter comment sa perception évolue, surtout quand il va s’aperçevoir que la petite Sylvie s’est envolée !

– ça peut être « dommageable » de le laisser en situation trop longtemps, mon colonel, il risque d’être difficile à « nettoyer » en sortie d’immersion…

– oui, je sais, je sais. Mais il est utile que nous en apprenions plus sur les réactions des aspirants quand ils sont plongés en immersion totale, la préparation de nos futures actions en dépend. De plus, Coutant m’a déçu sur ce coup là, il faut bien qu’il se rattrape !

– oui mon colonel. 

Nouvelle : « le rêveur »

Nouvelle de SF (complète), rédigée le le 26 décembre 2003

 

Bureau du directeur, institut psychiatrique de Jouarry, octobre 1996.

Le directeur – entre, y avait longtemps !
Alors, qu’est-ce qui te ramène chez moi ?

Le commissaire – un client figure-toi. Et, celui-là, il sort de l’ordinaire. C’est pour cela que je te l’ai amené…

Le directeur – qu’a-t-il de spécial ?
Tu m’intéresses là !

Le commissaire – il s’est fait ramasser par la municipale. Il porte juste une sorte de combinaison en papier ou en fibres de cellulose, quelque chose comme cela. Il y a pas mal de choses qui ne vont pas chez lui : pas de papier, en dehors de sa combinaison tu vas me dire, ah, ah !

Sérieusement, il ressemble à un détenu dans son accoutrement et, enfin, il ne veut pas répondre à nos questions.

Le directeur – fiché ?

Le commissaire – non rien. Tu penses bien, c’est la première chose que j’ai été vérifié : pas de casier et rien chez lui qui ressemble aux « disparus ». C’est pas non plus un détenu en cavale et l’armée n’a pas de déserteur qui corresponde à son signalement.

J’ai également fait le tour de tes collègues au téléphone : il ne manque personne chez les dingues en ce moment. Peut-être est-il échappé d’un établissement de province mais là, ça mettra plus longtemps à remonter.

Bref, en attendant qu’on sache qui c’est, j’ai pensé qu’il pourrait t’intéresser…

Le directeur – et surtout, tu ne sais pas où le mettre… n’est-ce pas ?

Le commissaire – y a un peu de cela. Mais pas seulement : il n’a pas l’air fou. Je veux dire, j’en vois suffisamment pour les repérer, tu me comprends… celui-là est différent. Il n’est pas secoué dans sa tête, il ne nous répond pas, comme si, comme si… nous n’étions pas là devant lui, tout simplement !

Le directeur – hum… bon, tu as réussi à m’allécher, quand pourrai-je le voir ?

Le commissaire – je te l’ai amené, il est en bas avec un gendarme.

Le directeur – en bas ?
C’est pas bien prudent ça !

Le commissaire – ohla, t’affole pas, c’est pas un violent et c’est bien là le problème : on dirait qu’il n’est pas vraiment présent.

Le directeur descendit l’escalier avec le commissaire Pontel pour aller voir ce « client ». L’homme en question était assis sur une chaise en bois ordinaire. Dans ce vestibule vaste et triste, sa combinaison orange tranchait fortement, même l’uniforme bleu du gendarme en faction qui l’accompagnait paraissait effacé à côté.

Une fois les formalités d’admission expédiées, le directeur emmena son nouveau patient dans une salle au calme pour essayer d’établir un contact…

L’homme le suivit docilement, il n’avait l’air ni soucieux, ni mécontent, il n’affichait aucun sentiment visible. Le directeur savait comment procéder en pareil cas : parler, poser des questions, s’intéresser à la vie de ce nouveau malade, essayer de rassembler des informations sur ce qu’il est, sur ce qu’il a vécu de façon à pouvoir formuler un diagnostic.

Le directeur arriva à établir le lien avec son nouveau patient et celui-ci commença tout naturellement à lui débiter une histoire à dormir debout : il prétendait être pilote de navette et vivre en 2198 !

Le directeur avait l’habitude de ce genre de délire et il savait qu’il suffisait d’entrer dans le jeu du malade pour apprendre les vraies raisons de son traumatisme…

Pour le « pilote », rien n’était étonnant dans sa situation actuelle comme il l’expliquait lui-même :

Le pilote – actuellement, je suis en prison car j’attends mon procès.

Le directeur – un procès ?
pourquoi un procès ?

Le pilote – je suis tenu pour responsable du crash de ma navette sur Europe.

Le directeur – sur l’Europe ?

Le pilote – non, sur Europe, une des Lunes de Jupiter. Vous ignorez que Jupiter est doté de satellites ?

Peu importe. D’une manière ou d’une autre, il n’est pas étonnant que je me retrouve interné dans votre centre, cela ressemble de façon déformée à ma situation actuelle… En revanche, je ne comprends pas pourquoi je me retrouve à votre époque, aussi loin de mon temps. Je ne vois pas quelle peut-être la signification, symbolique ou non ?

Le directeur – je ne sais pas bien vous répondre pour le moment mais je vais tenter de vous aider. Mais pourquoi refusiez-vous de répondre aux questions des autres personnes ?

Le pilote – quelles autres personnes ?

Le directeur – ceux qui vous ont amené ici.

Le pilote – ah, eux… Vous savez, ils ne s’intéressaient pas vraiment à moi et c’est normal : ce sont juste des personnages de mon rêve. D’ailleurs, tout ici n’est que décor de mon propre rêve, y compris vous !

Le directeur – oui mais avec moi, vous acceptez de parler, pourquoi ?
Si je ne suis qu’un élément de décor, pourquoi m’adressez la parole ?

Le pilote – vous, vous êtes différent, vous semblez avoir un rôle dans mon rêve et cela peut m’être utile de vous répondre. Cela va peut-être me permettre de comprendre la signification de ce rêve et m’aider pour mon procès.

Au fil des entretiens, le directeur parvint à établir une certaine confiance, laissant parler son patient, sans chercher à lui démontrer que ce qu’il décrivait était forcément impossible.

Le directeur – pourquoi vous fait-on un procès pour un accident, c’est la procédure normale ?

Le pilote – non, cette fois c’est parce qu’il y a eu mort d’homme…

Le directeur – et ce n’est pas fréquent ?
Après tout, l’exploration spatiale est sans doute restée dangereuse.

Le pilote – mais il ne s’agit pas d’exploration spatiale -j’aimerais bien !-. Je suis affecté sur un circuit qui est régulier : c’est toutes les semaines que je dois emmener les techniciens de maintenance sur les sites des systèmes qui gravitent autour de Jupiter.

Le directeur – et cette fois, que s’est-il passé ?

Le pilote – j’ai constaté une baisse de pression dans la cabine, sans doute à cause d’une météorite. J’ai donc décidé d’aborter notre trajet et de rentrer nous poser sur Europe qui est notre base permanente. Mais j’ai dû quitter mon poste de pilotage car les techniciens m’ont demandé de l’aide dans la cabine : un des leurs n’avait pas mis sa combinaison et il fallait l’habiller d’urgence.
Quand je suis revenu à mon poste, notre angle de descente était trop ouvert. J’ai été obligé de me poser en catastrophe, la cabine s’est éventrée et celui qui avait été habillé en dernière minute n’y a pas résisté.

Le directeur – sa combinaison n’était pas ajustée ?

Le pilote – si, j’y avais veillé mais il a vomi après le crash et c’est étouffé dans son casque.

Le directeur – il semblerait bien que tout cela soit un ensemble de circonstances malheureuses, vous n’y êtes pas pour grand chose…

Le pilote – oui mais ma responsabilité est quand même engagée : j’aurais dû vérifier qu’ils avaient tous bien passé leur combinaison avant même de partir. C’est la procédure étendue et je me suis contenté de la procédure standard…

Le directeur – qui est ?

Le pilote – un simple rappel des consignes de sécurité…

Même après cet échange, le pilote détaillait systématiquement les circonstances de l’accident qui l’avait conduit à être emprisonné et qui étaient l’enjeu de son procès. Il revenait sans cesse sur cet accident, comme si la solution à son problème se trouvait là, évidente, comme le nez au milieu de la figure. La date de son procès approchait et il prenait ce rêve comme une occasion de mieux préparer sa défense.

Pour le directeur, il était temps de commencer le travail de « retour à la réalité »…

Le directeur – mais si tout cela n’était qu’un rêve, vous ne trouvez pas que cela est surprenant de précision et de réalisme ?

Moi, dans mes rêves tout est toujours flou et difficile à comprendre !

Le pilote – la connaissance sur les rêves a beaucoup progressé depuis votre époque et pas seulement la connaissance : nous sommes de plus en plus nombreux à pratiquer la maîtrise des rêves…

le directeur – vous voulez dire que vous générez ce rêve volontairement ?

Le pilote – non, pas celui-là, c’est d’ailleurs cela qui est le plus surprenant finalement : voilà un rêve récurrent involontaire, c’est pas fréquent !
Et c’est bien pour cela que j’essaye d’en profiter un maximum : je crois bien que c’est un signe pour m’aider à traverser mon épreuve…

Le pilote demanda au directeur de se documenter sur l’accident de l’airbus A320 d’Air France qui s’écrasa en Alsace lors d’une démonstration ratée en 1992. Dans le milieu des pilotes, cette affaire était restée fameuse à cause du procès truqué qui avait ensuite été instruit contre le commandant de bord (les enregistreurs de bord avaient été falsifiés pour protéger le constructeur de l’avion). Le pilote comptait faire une analogie entre sa propre affaire et ce qui s’était passé à l’époque.

Le directeur – je ne comprends pas pourquoi cette affaire pourrait vous aider, je ne vois aucun lien avec votre accident.

Le pilote – moi j’en vois un : ce n’est pas normal que l’angle de rentrée ait été aussi ouvert, il y a dû avoir une défaillance dans le pilote automatique de ma navette, je ne comprends pas autrement. Car j’avais pris soin de bien respecter la procédure de rentrée avant de quitter mon siège.
Or, l’expertise menée sur ma navette par les enquêteurs ne fait pas apparaître de défaillance… Je pense qu’il y a eu dissimulation et je voudrais tenter de le prouver en mettant en avant ce précédent.

Le directeur – de toutes les façons, je connais peu cette affaire mais je sais quand même que la responsabilité du commandant de bord a été établit en dégageant totalement une cause technique liée à l’avion.

Le pilote – oui, les premières conclusions allaient dans ce sens mais, quelques années après le premier procès, la falsification pu être prouvée. Le commandant a été blanchit et c’est à cause de ce retournement que cette affaire est restée célèbre jusqu’à mon époque. Cherchez bien et vous trouverez des éléments bizarres dans cette histoire.

Le directeur savait bien que le traitement risquait d’être long car son patient était d’une cohérence sans faille dans son délire. Obtenir sa confiance était un préalable indispensable pour le faire parler mais, après des débuts encourageants, les progrès semblaient minimes maintenant.

Le directeur essayait de comprendre où se situait la névrose du pilote en parlant de ce cas avec ses collègues mais n’aboutissait nul part. Le plus étrange venait des rapports que son propre personnel lui faisait sur ce patient : ne se nourrit jamais, insensible aux différents médicaments qu’on a testé sur lui, etc.

Le mystère s’épaississait !

Le directeur appela son ami, le commissaire Pontel pour tenter d’en savoir plus sur les circonstances de sa « capture »…

Pontel ne lui appris pas grand chose : c’est la police municipale de Missieux qui lui avait demandé de prendre en charge ce qu’il persistait à appeler « un pauvre type ». Le commissaire promis de mener son enquête pour en savoir plus mais, clairement, il y avait peu à attendre de ce côté là.

Le directeur hésitait quant à la marche à suivre dans cette histoire après avoir fait porter des extraits de journaux à son malade à propos du crash de l’A320 en Alsace et du procès de son commandant de bord. Il avait fait le maximum dans sa direction, était rentré dans son jeu autant qu’il était possible et il n’avait rien récolté de tangible où s’engouffrer, casser la logique de son délire et l’obliger à remonter à la surface…

C’est alors que le directeur s’éloigna de l’institut pendant quelques jours pour un séminaire. Cette pause tombait au bon moment. Elle allait lui permettre de mettre ses idées au clair sur ce cas.

Le second soir du séminaire, alors qu’il discutait des nouvelles démarches d’internement avec ses collègues, son regard tomba par hasard sur la couverture d’un magazine. Son oeil fut aussitôt attiré par un titre qui barrait la page : après le scandale des boîtes noires, le procès révisé ?

Il lut l’article avec fébrilité pour apprendre qu’un professeur de l’université de Lausanne avait pu démontrer que les enregistreurs de vol utilisés comme pièces à conviction lors du procès du commandant de bord avaient été falsifiés. En examinant les photos prises sur les lieux du crash et en les comparant avec les photos prises lors du procès, ce professeur vigilant avait remarqué des anomalies. Une investigation plus poussée lançée par la presse avait abouti à la remise en cause des « preuves » présentées par le constructeur pour mettre son avion hors de cause…

Cette révélation ébranla fortement le directeur : comment son malade avait-il pu connaître ce rebondissement avant tout le monde du fond de sa cellule d’isolement ?

Rien n’allait dans ce cas : l’attitude du patient, les rapports de suivi de ses collaborateurs et maintenant ça…

Le directeur commençait sérieusement à se demander de quoi il en retournait. A peine rentré à son bureau, il apprit que le « pilote » avait disparu la veille de l’institut psychiatrique sans laisser la moindre trace. Rien ne pouvait expliquer une évasion aussi parfaite : pas d’effraction, pas de clé volée, pas de prise d’otage, rien !

La semaine finissait en apothéose !

Le commissaire dut revenir voir le directeur pour enregistrer sa déclaration et son avis de recherche. Les deux amis firent le point sur ce malade et ce fut vite fait : on ne savait pas d’où il venait, on n’avait pas réussi à savoir qui il était et on ignorait complètement comment il était parti… De là à espérer le retrouver…

Résigné, le directeur n’imaginait pas retrouver son patient aussi vite et dans des circonstances semblables : lors de son sommeil, il fit un rêve. Il se retrouva dans la cellule du pilote mais dans le monde et à l’époque de ce dernier !

Le pilote n’était même pas surpris d’être visité par le directeur. Cette inversion des rôles grâce à cette inversion des rêves lui paraissait tout à fait naturelle.

Abasourdi et désorienté, le directeur ne trouva rien d’autre à faire que de continuer leur conversation quotidienne.

Le directeur – comment et pourquoi êtes-vous parti de l’institut ?

Le pilote – allons, vous savez bien que je n’y étais pas vraiment présent physiquement dans votre cellule… Tout comme vous en ce moment !
Mais, c’est vrai, j’ai constaté moi aussi que ce rêve s’est arrêté.

Le directeur – oui, je m’attendais à une réponse de ce goût-là de votre part… Quand votre procès va-t-il commencer ?

Le pilote – demain et je pense que c’est la raison de votre présence ici…

Le directeur – comment cela ?

Le pilote – et bien, comme je ne vais sans doute plus pouvoir venir vous visiter en rêve, c’est à votre tour de venir jusqu’à moi, c’est logique.

Le directeur – non, il n’y a rien de logique dans cette histoire et il semble bien que ce soit mon inconscient qui se moque de moi devant mon incapacité à vous faire revenir à la réalité… voilà ce que je crois.

Le pilote – vous n’avez pas encore compris alors ?
Le fait que nous n’ayons communiqué que par rêve ne retire rien à votre réalité comme cela ne retire rien à la mienne. Comme je vous l’ai dit une fois, à mon époque les rêves sont mieux compris qu’à la vôtre. C’est loin d’être mon domaine mais je vais essayer de vous expliquer ce que j’en sais, ça va vous intéresser.
Dans ce qu’on appelle aujourd’hui « les états multiples de l’être », les rêves sont un plan d’expression différent de ce qu’on avait l’habitude de considérer comme la seule réalité éveillée. Mais ils ne sont pas moins concrets que le mode éveillé. Comment vous expliquer cela ?
En fait, mes contemporains semblent avoir découvert que le domaine des rêves est juste une dimension parmi les nombreuses permises par « les états multiples de l’être » justement. Je ne sais pas si c’est très clair !

Le directeur – non, pas du tout !
Vous prétendez que les rêves sont concrets !
Comment y croire ?
On sait bien que les rêves sont seulement une production nécessaire à notre cerveau pour qu’il puisse « digérer » les événements qu’il enregistre.

Le pilote – vous ne savez rien du tout !
Votre réflexion m’évoque les sentences des astronomes des temps anciens qui décrétaient que les étoiles étaient fixes et la Terre au centre de l’Univers… C’est dommage que vous soyez en fermeture, j’aurais aimé vous apporter quelques connaissances de mon temps pour vous remercier d’avoir essayé de m’aider.

Le directeur se réveilla avec une sensation inédite qui lui occupa l’esprit toute la matinée : ce qu’il venait de vivre n’était pas un simple rêve, il en jurerait.

Et puis, la gestion de l’institut reprit le dessus sur le souvenir de cette étrange affaire. Le directeur commençait à oublier.

Deux semaines après cette disparition subite et l’étrange rêve qui s’ensuivit, alors que le directeur se promenait en pleine ville un samedi matin, il le vit.

Le pilote était là, presque en face de lui, sur la place des éléphants de Jouarry. Il n’était pas là par hasard puisqu’il regardait le directeur droit dans les yeux.

Le directeur – vous êtes vraiment là ou je suis le seul à vous voir ?

Le pilote – vous n’êtes pas le seul à me voir mais vous êtes le seul à me regarder… avec une telle intensité !

Les autres ne comptent pas et j’ai peu de temps.

Le directeur – je dois vous ramener à l’institut, vous le savez.

Pourquoi êtes-vous revenu ?

Le pilote – je suis revenu pour dire adieu. Je voulais revenir, j’ai fini par m’habituer à vous, je ne voulais pas vous quitter comme cela.

Le directeur – j’apprécie. Moi aussi, je me suis habitué à vous, je suis heureux que vous ayez pu revenir. Comment s’est passé votre procès ?

Le pilote – pas si mal, j’ai été condamné mais à une peine légère. Je pense que le plaidoyer que vous m’avez inspiré m’a bien aidé.

Le directeur – alors, c’est fini, je ne vous reverrai plus ?

Le pilote – non, sauf si c’est vous qui venez !

Le directeur – comment le pourrais-je ?

Le pilote – c’est simple, comme vous l’avez fait la dernière fois quand c’est vous qui rêviez, il suffit d’y croire.

Le directeur – oui, sans doute. Mais, dans ma position, c’est plutôt difficile, à moins d’admettre de me retrouver avec mes malades !

Le pilote – dépassez cela, je vous ai montré le chemin, à vous d’en profiter. Adieu et merci.

Le directeur – restez encore un peu.

Le pilote – je ne peux pas…

Le pilote s’évanouit dans une vapeur légère qui pu passer pour une brume d’automne.

Le directeur, complètement bouleversé interpellait les passants :

– vous avez vu cela ?

Vous avez vu l’homme avec qui je parlais ?

Il était là, vous l’avez vu ?

Les gens s’écartaient de lui en le regardant gêné (« c’est le directeur de l’institut… » – « tu es sûr ? » – « aussi fou que ses pensionnaires, le pauvre ! »). Le directeur resta un bon moment sur la place, les yeux levés vers le ciel, les pensées loin de ce lieu, sachant que le cours de sa vie était changé, pour toujours. 

Nouvelle : « L’homme le plus riche du monde »

Cela m’arrive rarement d’écrire des nouvelles (récits courts) mais j’ai eu l’idée de celle-ci et je voulais vous en faire « profiter »… (déjà publiée le 20 janvier 2008 sur mon ex-bog Viabloga)

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L’homme le plus riche du monde

Bernard avait quelque chose de plus que les autres : son ange gardien venait le visiter périodiquement. Cet esprit répondait à ses questions, tout au moins partiellement.

Bernard revenait toujours sur la même interrogation : serais-je riche plus tard ?

– Oui, tu seras un homme riche, très riche même.

Cette réponse le remplissait de joie et décuplait son énergie à gravir les échelons.

Ayant un peu avancé dans la vie, Bernard devenait plus exigeant avec son ange.

Il voulait une réponse précise à son leitmotiv et insistait lourdement.

– Tu m’as toujours dit que je serais riche mais quand et comment ?

– Je ne vais pas te faire un parcours fléché tout de même. C’est à toi de faire ta vie. Je peux juste te donner quelques indications. Tu seras riche, c’est certain, mais ne sois pas si empressé.

Bernard voulait avoir le fin mot de l’histoire. Il était impatient de savoir quand ce serait le cas : être riche, enfin !

Il en était au point où il pouvait commencer à faire un premier bilan : il avait assez bien réussi son parcours jusque-là mais il n’avait pas vraiment atteint l’objectif promis. Riche oui mais seulement un peu. Il voulait plus.

– Ecoute, je ne peux pas, je ne dois pas te donner les éléments précis. Mais je peux t’assurer que tu seras effectivement un homme très riche. Et je peux même te dire que tu seras l’homme le plus riche du monde.

– Le plus riche du monde ? Waow, c’est formidable !
– Mais… comment vais-je y parvenir ? J’ai déjà 40 ans et je vois mal comment je pourrais encore progresser.
– Ne te soucie pas de cela. En revanche, tu devrais plutôt t’inquiéter du monde qui t’entoure plutôt que de ta fortune personnelle. 

Car Bernard était aussi égoïste qu’ambitieux. Entièrement focalisé sur sa réussite, il avait perdu de vue sa famille et ses amis. Il avait « réussi » comme on dit mais en dehors de ces affaires professionnelles, sa vie était vide.

Et pourtant, ce vide, Bernard ne le ressentait pas.

Au contraire, la révélation de l’ange agissait comme un boost incroyable : « le plus riche du monde… le plus riche du monde »… C’était encore bien mieux que tout ce qu’il n’avait jamais espéré pensait-il !

Avec cette énergie renouvelée, il se consacra encore plus à l’achèvement de son but. Il ne voyait plus rien ni personne.

Le monde se dégradait autour de lui, ces amis mourraient, et lui se contentait de chercher à accumuler et passait le plus clair de son temps à aligner de longues rangées de chiffres dont il se délectait goulûment. 

Pendant ce temps, la Terre traversait une crise majeure. Le conflit des civilisations tant redouté avait finalement eu lieu.

Les « puissances » avaient cru jouer un coup de maître en retenant leurs missiles et en diffusant chez « l’ennemi » poisons subtils et virus mutants.

Cette guerre silencieuse avait eu des résultats dévastateurs : on ne comptait plus les morts, on se contentait d’essayer de rester vivant.

Bernard finit par se rendre à l’évidence : le monde qu’il avait connu n’existait plus. Autour de lui, il n’y avait que désolation.

Au milieu de sa stupeur, son ange fit une dernière apparition.

– Alors, content ?
– Comment peux-tu me dire cela ? C’est affreux, c’est la fin du monde !
– C’est bien ce que tu voulais pourtant, non ?
– Jamais je n’ai demandé une chose pareille !
– Cependant, tu as atteint ton but.
– Que veux-tu dire ?

Bernard sentait une sourde inquiétude monter en lui, comme si l’horreur de la situation pouvait cacher quelque chose de pire encore. Cela ne suffisait pas de constater que son monde était perdu à jamais, l’ange semblait lui dire qu’il en était responsable.

– Tu voulais être riche, tu l’es. Réjouis-toi ! Tu es même l’homme le plus riche du monde, vraiment le plus riche car il en reste tellement peu !

Je t’avais prévenu mais tu n’a pas voulu m’écouter. Je t’avais dit de te préoccuper du monde plutôt que de ta richesse mais tu as préféré courir après un mirage. Maintenant, tu vas vivre seul. Tu es assis sur ton tas d’Or et tu vas t’apercevoir qu’il ne te sert à rien si tu ne peux pas le partager avec d’autres, avec tes proches, ta famille ou tes amis.

Tout d’un coup, Bernard compris. Il saisit que le plan de l’ange était parfaitement clair depuis le début. Il réalisa aussi que, du fait de son orgueil et de son égocentrisme forcenés, il avait été choisit.

Submergé par une vague écrasante de culpabilité, il était finalement parvenu à accepter brutalement puis enfin modestement sa responsabilité.

Observant cette attitude de repentance avérée, l’ange fit tourner ses doigts et Bernard s’endormit profondément.

Quand il se réveilla, tout était différent : il était plus jeune, sa femme était à ses côtés et le monde éclatait de vie. Tout était différent sauf son souvenir.

 Ce souvenir lancinant et accablant persistait comme ayant été bien réel, pareil à un piège infernal et sournois prêt à ressurgir à n’importe quel moment.

Bernard savait que cette réminiscence ne l’abandonnerait pas, qu’elle serait un avertissement toujours présent.

– Cette fois, c’est différent dit-il d’un ton confiant et résolu. Je sais aujourd’hui ce qui a de la valeur. Je le sais vraiment.